L'Enfer de Matignon : douze anciens Premiers ministres témoignent

Livres politiques · 6 oct. 2008 à 23:14

Les coulisses de Matignon

Il y a un an, Raphaëlle Bacqué co-signait avec Ariane Chemin La Femme fatale, une enquête sur Ségolène Royal expliquant le parcours de cette candidate à la présidentielle et les raisons de son échec. En septembre, la journaliste du Monde récidive en publiant les confidences de douze des premiers ministres sur leur passage à Matignon. Le livre s'intitule L'Enfer de Matignon (Albin Michel, 20 euros) et il fera l'objet d'une série de quatre documentaires qui seront diffusés à partir du 20 octobre sur France 5 dans un premier temps, puis sur France 2.

Contrairement à ce que l'opinion publique s'imagine, selon les douze premiers ministres interrogés, leur objectif n'est pas de trouver des idées pour « casser les pieds des Français », mais de trouver au contraire des solutions aux « vingt dilemmes à trancher chaque jour », aux « ministres qui viennent se plaindre », etc. La vie de premier ministre serait un véritable enfer, « aucun mot ne pourrait refléter la réalité » selon les dires de Dominique de Villepin.


Dans ce livre, douze premiers ministres, dont l'actuel, François Fillon, ont accepté de témoigner sur cette épreuve qui n'en a laissé aucun indemne. Interrogés par Raphaëlle Bacqué, ils racontent avec un franc-parler leurs années de gouvernance, de leur arrivée à Matignon à leur départ. Le livre est donc anecdotique puisqu'il n'y a pas d'analyses profondes de la situation politique, mais très intéressant car il permet de mieux cerner les règles qui s'appliquent entre le Chef d'Etat et son Premier ministre d'une part, et entre ce dernier et son gouvernement d'autre part. On entre ainsi dans les coulisses de Matignon.


Série 1/9 : De la nomination à la passation de pouvoir

Télévision, radio, convocations à l'Elysée : comment ont-ils appris leur nomination ?

Dans le premier chapitre consacré à la nomination du premier ministre, on retrouve une constante que tous les présidents de la République adoptent et qui certainement les amusent : faire durer le suspens, suspendre l'élu... Tous se sont pris à ce jeu, sauf Nicolas Sarkozy qui, durant l'année précédant sa victoire à l'élection présidentielle, n'a cessé de répéter à François Fillon qu'il le prendrait comme premier ministre. Même si celui-ci avoue avoir douté parfois, il ne fut pas surpris en apprenant sa nomination.

Mais dans les autres cas, les premiers ministres ont appris leur nomination de façon souvent cocasse, soit directement à la télévision ou à la radio comme ce fut le cas avec Laurent Fabius, Edouard Balladur ou Jean-Pierre Raffarin.

François Mitterrand aimait jouer au « chat avec la souris » (l'expression est de Laurent Fabius). Il est celui qui s'est le plus joué des prétendants au poste de premier ministre. Ainsi, il surprit Michel Rocard en le désignant premier ministre : « J'étais vraiment convaincu que nous étions dans une impossibilité de travailler ensemble et de cohabiter, donc j'étais très tranquille et très peinard, comme on dit familièrement ». Pourtant il est convoqué le 10 mai 1988 à l'Elysée à un déjeuner avec le Président et ses deux plus proches collaborateurs Jean-Louis Bianco et Pierre Bérégovoy. Il ne comprend pas pourquoi il est convoqué, d'autant que François Mitterrand le place à sa gauche, « là où le protocole place les invités de moindre importance ». Enfin, au cours du repas, il ne cesse de fixer Pierre Bérégovoy. Finalement, à la fin du repas, le président explique qu'il doit choisir un premier ministre, dont son rôle sera d'accomplir « un exercice purement politique qui est totalement étranger à toute catégorie intellectuelle connue sous le nom d'amitié, de confiance, de fidélité ou de choses de ce genre. En fait, la nomination d'un premier ministre, c'est le résultat de l'analyse d'une situation politique. (...) Et l'analyse de la situation politique actuelle est claire, il y a une petite prime pour Michel Rocard ». François Mitterrand consterne ses interlocuteurs qui ne s'attendent pas à une annonce pareille, encore moins à la raison qui l'a poussé à réunir ses deux favoris et son élu.

Un seul premier ministre est parvenu à forcer la main du Président de la République pour obtenir le poste : Dominique de Villepin obtient en effet la démission de Jean-Pierre Raffarin, à force d'échanges et d'arguments avec Jacques Chirac, et sa nomination.

Les passations de pouvoir

Dans le second chapitre, les premiers ministres expliquent que dès leur arrivée à Matignon, ils prennent pleinement conscience de la tâche qui leur incombe. Très vite, ils se rendent compte de l'état catastrophique des finances de l'Etat et des problèmes qu'ils auront très rapidement à gérer. Il est intéressant de noter que les passations de pouvoir n'ont pas été toujours aussi simples et cérémoniaux. Ainsi, Alain Juppé montre que lorsqu'il est arrivé à Matignon, il y avait un déficit public de 5,6% du PIB, quand il est parti, le déficit n'était plus qu'à 3,6%. Fier de son travail, il laisse une note à Lionel Jospin détaillant le plan budgétaire et financier. Aussitôt, selon Alain Juppé, Lionel Jospin a fait faire un audit. « L'entretien n'avait pas été chaleureux parce que ce n'est pas un homme chaleureux », conclut-il. Et Lionel Jospin de repenser en souriant à cet épisode sans comprendre pourquoi son prédécesseur lui avait remis une telle note avec des conseils économiques : « Je n'ai pas suivi les conseils d'Alain Juppé qui me proposait de serrer toutes les manettes et j'ai bien fait parce que la politique que nous avons suivie a permis effectivement de relancer la croissance ». Les deux hommes ne s'apprécient pas et mettent en avant leurs résultats politiques et chacun à sa façon rit du comportement de l'autre.

Si la passation de pouvoir entre Alain Juppé et Lionel Jospin fut glaciale, en revanche, celle entre Jacques Chirac et Michel Rocard s'est faite dans le rire et la convivialité. Même s'ils ne sont pas du même bord politique, les deux hommes se connaissent depuis leurs études à Sciences-Po. Ils se tutoient, plaisantent... Leur passation se clôt sur une confidence de Jacques Chirac à propos de François Mitterrand : « Méfie-toi, c'est quand il est le plus souriant et le plus affable que son poignard est le plus près de ton dos ».


Raphaëlle Bacqué, L'enfer de Matignon, Albin Michel, septembre 2008, 300 pages

*** Liens

L'Enfer de Matignon
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