Insécurité : le tabou des statistiques des voitures brûlées ou comment est-on passé de 16 000 en 1999 à 36 000 en 2008

Enquete · 11 mai 2009 à 19:34

Voitures brûlées

Depuis 2002, Nicolas Sarkozy s'est emparé du thème de l'insécurité pour construire méthodiquement son ascension politique. Lutte contre la délinquance, culture du résultat, tous les moyens ont été utilisés pour lutter contre le "sentiment" d'insécurité. Impossible à évaluer, ce "sentiment" d'insécurité a été au coeur de la campagne de 2002 qui a vu la défaite de Lionel Jospin dès le premier tour de la présidentielle.

Même si le nombre de voitures brûlées ne peut résumer la situation du pays en matière d'insécurité, c'est le chiffre qui était revenu le plus souvent au cours de la campagne de 2002 pour illustrer le bilan catastrophique de la gauche. Qu'en est-il un septennat plus tard, depuis que Nicolas Sarkozy est devenu ministre de l'Intérieur puis président de la République ?

Si le chef de l'Etat ne rate jamais une occasion pour souligner la baisse du chiffre global de la délinquance, les statistiques des voitures brûlées demeurent obscures. Dernier volet de notre série sur l'insécurité.


Série 5/5 : Voitures brûlées, les statistiques introuvables.

Marianne : "On est passé de 11 000 à 50 000" voitures brûlées

Dans son édition du 20 mars 2009, le bilan de l'hebdomadaire Marianne est sans appel : "Le nombre de voitures brûlées reste bien plus élevé qu'au temps où la droite, dans l'opposition, poussait des cris d'orfraie contre l'impéritie socialiste. (...) [Fin 2008], il a fallu déployer plus de 35 000 policiers dans la nuit de la Saint-Sylvestre pour contenir la flambée des voitures. Avec, à la clef, 1 047 carcasses calcinées - pour mémoire, il y en avait eu 450 durant la même nuit en 2002. Sur l'année, on est passé de 11 000 à plus de 50 000".

Depuis que Nicolas Sarkozy est en charge de la sécurité, le nombre de voitures brûlées aurait donc été multiplié par 5 selon l'hebdomadaire. Mais, problème, nous n'avons trouvé aucune trace de ce chiffre ailleurs. Dans ce domaine, les statistiques sont introuvables. Par exemple, le site Yahoo questions, d'ordinaire à la pointe pour trouver une réponse à tout, reste muet. Existe-t-il des statistiques de voitures brûlées depuis 2002 ? Pas de réponse il y a deux ans, pas de réponse l'année dernière.

Voitures brûlées

Les estimations de voitures brûlées : 16 088 en 1999, puis 25 000, puis 42 000 en 2007

Faute de tableau de statistiques collectant les chiffres depuis 2000, il faut donc chercher à l'intérieur d'articles de presse pour trouver des chiffres. Ainsi, selon l'Express du 21 janvier 2002, "L'incendie de voitures a pris de l'ampleur à la fin des années 1990 : 16 088 incendies volontaires ont ainsi été recensés en 1999, lors de violences urbaines, quelle qu'en ait été la cible".
Dans une brève du Figaro en date du 15 octobre 2007, Arnaud Montebourg (PS) avançait un autre chiffre mais sans préciser les années de référence : "On est passé de 25 000 voitures brûlées par an à 45 000 en 2005, et nous observons cette année qu'il n'y a pas de légère décrue, nous devrions terminer l'année à 40 000 voitures brûlées, a-t-il assuré sans préciser l'origine de ces chiffres". Le Figaro prend donc ses distances avec les chiffres avancés par le député socialiste, mais six mois plus tard, il les reprend à son compte dans un article démontrant que la situation est pire en Grande Bretagne : "La France et ses quelque 45 000 à 50 000 voitures brûlées chaque année était, disait-on, un «cas unique en Europe». Le Figaro s'est pourtant procuré un rapport officiel du bureau du vice-premier ministre à Londres (...) les feux de voitures sont passés en Angleterre et dans le Pays de Galles (sans compter l'Écosse) de 43 900 faits en 1998 à 73 200 en 2002".

Les chiffres varient, les estimations sont donc très approximatives. On peut tout de même effectuer les prémices d'un tableau de statistiques sur la base de chiffres avancées dans des articles de presse.

1999 : 16 088 véhicules incendiés (L'Express)
2005 : 45 000 véhicules incendiés (Marianne)
2006 : 44 000 véhicules incendiés (La Dépêche du Midi)
2007 : 42 700 véhicules incendiés (Rue89)
2008 : 36 700 véhicules incendiés (Rue89)

Les chiffres de la nuit de la Saint Sylvestre

S'il n'existe pas de statistiques globales récapitulant le nombre de voitures brûlées par an depuis 2000, il est possible en revanche de faire un bilan chiffré des incendies de véhicules pour les nuits du 31 décembre, sur la base des statistiques officielles fournies par la police.

C'est ce qu'a fait Rue89 en janvier 2009. Ainsi, en 2009, 1 147 voitures (100 de moins que le chiffre fournit par Marianne) auraient été incendiées dans la nuit du 31 décembre 2008 au 1er janvier 2009. En décembre 2007, ce chiffre était de 878. En un an, il y a donc eu une hausse de 30%.
Entre 2002 et 2005, il y avait moins de 400 véhicules incendiés pendant la nuit du Réveillon. Le chiffre a fortement augmenté depuis 2006, frisant les 1000 véhicules brûlés. Toutefois, Rue89 prend soin de préciser que les chiffres de 2002 et 2005 ont peut être été sous-évalués puisqu'il s'agit des chiffres fournis par la police, non recoupés par la presse locale comme en 2009.

Si l'on s'en tient au nombre de voitures brûlées au cours du réveillon du 31, le nombre de véhicules incendiés est donc en constante augmentation depuis que Nicolas Sarkozy est au pouvoir.

L'arnaque aux assurances : l'argument pour expliquer des chiffres élevés ?

A partir des chiffres glanés dans la presse, on peut donc raisonnablement faire deux affirmations :
- le nombre de véhicules brûlés lors de la nuit de la Saint-Sylvestre a considérablement augmenté.
- le nombre de véhicules brûlés depuis 1999 a fortement augmenté dans les années 2000 et reste stable autour de 40 000.

Ce qui pourrait passer pour une contre-performance de la politique de sécurité de Nicolas Sarkozy est souvent passé sous silence grâce à l'argument fournit par le camp au pouvoir : les arnaques aux assurances auraient explosé. Les arnaques étant par nature difficilement chiffrables, on ne pourra donc évoquer que des chiffres approximatifs. Selon la Dépêche du Midi, "s'il n'existe pas de chiffres précis sur le sujet, certains professionnels estiment que le tiers des voitures brûlées chaque année seraient le fait de leurs propres propriétaires espérant retirer quelques sous de véhicules en disgrâce... Pour la fédération française des sociétés d'assurances (FFSA) qui s'appuie sur l'organisme Alfa, « le nombre des arnaques serait plus proche des 10 à 12 % des incendies déclarés ». Ce qui fait quand même plus de 4 000 voitures dans l'année".

Ces estimations ont été reprises par le Figaro : "En France, selon les rares études disponibles, un tiers des véhicules seraient incendiés pour frauder l'assurance et 10 à 15 % pour détruire des preuves. Le reste relèverait des violences urbaines ou de la vengeance privée".

Comment les services de police cherchent à diminuer artificiellement les statistiques

Quand bien même on connaitrait le nombre de voitures brûlées communiqué par le ministère de l'Intérieur depuis 2002, il apparaît que les services police ont tendance à minimiser les chiffres. Selon Marianne, "les services de police rivalisent de subtilité pour limiter la casse officielle. En ce qui concerne la très symbolique nuit de la Saint-Sylvestre, il suffit d'arrêter les compteurs au lever du jour, bien avant qu'un certain nombre de plaignants ne découvrent leur voiture calcinée. Pour traiter le tout-venant, tout au long de l'année, on joue avec les mots. Quinze voitures brûlées, c'est un seul fait constaté si l'on considère que 14 d'entre elles ont été incendiées "par propagation" - autrement dit par "accident". De la même façon, un feu de poubelle, un jet de projectile, des invectives et une voiture brûlée dans la même nuit peuvent se transformer en un seul et unique fait constaté".

Véhicules incendiés

Des statistiques approximatives, mais une tendance qui se confirme

Que peut-on conclure de tous ces chiffres ?
1. Les statistiques officielles sont sensiblement identiques depuis 2005 et tournent autour de 40 000 avec une légère diminution ces deux dernières années.
2. Le nombre de véhicules brûlés est plus élevé à chaque 31 décembre.
3. Il n'existe pas de statistiques globales qui permettent de vérifier les "résultats" de la politique de Nicolas Sarkozy, on ne peut s'appuyer que sur des estimations effectuées par la presse.
4. Les estimations qui circulent laissent entrevoir une amplification du phénomène par rapport à la fin des années 1990.
5. S'il y a plus de véhicules brûlés en 2008 qu'en 1999, le bilan de Nicolas Sarkozy est donc plus mauvais que celui de Lionel Jospin.

CQFD ?

*** Liens

Nicolas Sarkozy et l'insécurité
1. Nicolas Sarkozy et l'insécurité : les dessous des statistiques officielles
2. Insécurité : comment le ministère de l'Intérieur fait grimper artificiellement le taux d'élucidation
3. En matière de vols à main armée, on assiste à une véritable perte de contrôle de la situation
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