Insécurité : comment le ministère de l'Intérieur fait grimper artificiellement le taux d'élucidation

Enquete · 2 avr. 2009 à 23:14

Coupables

Pour illustrer la baisse de la délinquance et l'efficacité de sa politique de lutte contre l'insécurité, Nicolas Sarkozy utilise un panel de chiffres, dont celui du taux d'élucidation. Il s'agit du nombre d'affaires résolues par les services de police. L'impunité commence quand un coupable n'est pas identifié et arrêté. En 2002, le taux d'élucidation était de 27%. Seulement un quart des affaires était résolu. Aujourd'hui, le taux d'élucidation est de 37%. Lors de ses voeux en janvier 2009, Nicolas Sarkozy exultait : "Le niveau des taux d'élucidation est fantastique. On trouvait un coupable sur quatre, avec un taux d'élucidation de 27%. Aujourd'hui on est passé à 37% (...) J'ai fixé un objectif de 40%. On s'approche. Non seulement vous travaillez plus, mais vous travaillez mieux !"


Comment expliquer ces résultats spectaculaires ? Des officiers plus motivés, un travail plus efficace grâce aux fichiers d'empreintes digitales et génétiques. Nicolas Sarkozy a donc réussi à insuffler la culture du résultat aux policiers. C'est la version officielle.

Mais l'hebdomadaire Marianne a enquêté auprès de plusieurs commissariats pour comprendre comment les services de police ont réussi à résoudre davantage d'affaires. Pas de recette miracle, mais des astuces pour faire du chiffre.

Marianne - L'insécurité sous Sarkozy

Episode 2 : Un automobiliste qui fume, c'est une contravention et une affaire résolue

Elucider une affaire signifie identifier une infraction et arrêter le coupable. Dans l'inconscient collectif, une affaire correspond à une enquête de police difficile, à des officiers de police cherchant des preuves pour démasquer le coupable. Mais au quotidien, la réalité est toute autre. La moindre petite infraction est considérée comme une affaire. Par exemple, établir un procès verbal contre un automobiliste, c'est une affaire. Et comme l'automobiliste est au volant, le coupable est trouvé tout de suite. L'affaire est élucidée.

Le raisonnement apparaît tortueux, c'est pourtant ce qui permet à la police d'augmenter son taux d'élucidation comme l'explique Marianne : "C'est l'ensemble de l'activité de la police qui a été revue et orientée en fonction de cet objectif. Pour l'image de la brigade, mieux vaut interpeller une quarantaine de fumeurs de joints dans le mois que de mobiliser cinq fonctionnaires sur une équipe de trafiquants aguerris que l'on n'est même pas certain de coffrer. Un gramme de shit = une procédure = une affaire résolue. (...) Un certain nombre de faits qui restaient jusque-là au niveau de la main courante font désormais l'objet d'une plaine. C'est notamment le cas des vols à l'étalage ou les différends entre voisins. Point commun : aussitôt constatés, aussitôt élucidés. Le taux d'élucidation devait être un indicateur, il est devenu une fin en soi".

L'objectif est donc désormais de faire du chiffre. Le quantitatif prime sur le qualitatif. A ce petit jeu, la sécurité routière est devenue le secteur le plus rentable pour tout commissariat en mal de résultats comme le raconte Marianne : "Sur la route, une infraction constatée est automatiquement résolue. Pour améliorer ses courbes, on a même vu un policier verbaliser une conductrice parce qu'elle fumait une cigarette en conduisant".

Quant aux affaires compliquées qui s'éternisent, elles ne sont pas "statistiquement rentables".

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