Nicolas Sarkozy et l'insécurité : les dessous des statistiques officielles

Enquete · 30 mar. 2009 à 12:15

Nicolas Sarkozy et l'insécurité

Le président de la République a construit son succès politique sur la lutte contre l'insécurité. Nommé ministre de l'Intérieur en 2002, Nicolas Sarkozy a instauré la culture du résultat pour démontrer que l'explosion de l'insécurité sous le gouvernement Jospin n'était pas une fatalité. Le renforcement des effectifs policiers et les sorties médiatiques du ministre de l'Intérieur avaient pour but de lutter contre l'insécurité et le sentiment d'insécurité. Pour avoir une prise sur ce "sentiment", difficilement palpable, parfois irrationnel, Nicolas Sarkozy a choisi la culture du chiffre : quantifier, évaluer, fixer des objectifs, bousculer le microcosme politique qui avait laissé le thème de l'insécurité à l'Extrême-droite.

L'hyperactivité du ministre avait même séduit une partie de la gauche dans les premiers mois de Nicolas Sarkozy place Beauvau. Le 19 décembre 2002, un article du Nouvel Observateur intitulé "Sarkozy : la méthode Kanndoo" illustrait ce début de fascination : "Il parle, il bouge, il argumente, comme jamais vu. La gestuelle, le discours, tout est neuf. C'est le style «Can do » (traduisez «Peut faire», prononcez Kanndoo, comme Wanadoo). L'efficacité goût américain (...) Qu'est-ce que le Kanndoo ? On ne renvoie pas à plus tard. On déclare un objectif, on se fixe un délai, on met les mains dans le cambouis. En cas d'échec, on promet de se faire hara-kiri. C'est la course contre la montre, contre la mort : le spectacle est sans filet (...) Là où le politique traditionnel diffère («donner du temps au temps»), Sarko accélère, installe l'urgence (...) L'ancien style élude, noie le poisson; le nouveau le pêche au harpon (...) Si exotique que soit le style Kanndoo, il sert un discours qui clame : la France est de retour en France. La gauche devrait s'en aviser".

Sept ans plus tard, Nicolas Sarkozy est à l'Elysée. Au plus bas dans les sondages, le président de la République a ressorti le thème de l'insécurité à la mi-mars à propos des bandes organisées. Régulièrement, il vante les statistiques de la délinquance et martèle un chiffre imparable : entre 1997 et 2002, les chiffres de la délinquance ont augmenté de 15%. Depuis 2002, la délinquance a diminué de 13,5%. En janvier 2009, lors de ses voeux, Nicolas Sarkozy expliquait que "c'est 1,5 million de crimes et délits qui ont été évités aux Français".

L'insécurité a reculé. Nicolas Sarkozy a été élu à la présidence de la République pour appliquer sa culture du résultat et son volontarisme à tous les sujets. Fin de l'histoire ? Pas tout à fait, car il y a un décalage entre les statistiques avancées et les nombreux faits de violence qui font régulièrement la Une de la presse. Violence à l'école, voitures brûlées, phénomène des bandes organisées. Le sentiment d'insécurité a diminué mais la délinquance a-t-elle reculé ? Les statistiques officielles sont formelles. Mais pour obtenir ces résultats, le volontarisme n'a pas suffi, il a fallu parfois s'arranger avec les chiffres pour construire des statistiques flamboyantes.

L'hebdomadaire Marianne a enquêté au sein des forces de police pour comprendre comment le ministère de l'Intérieur construit les statistiques officielles de la délinquance. Et derrière les chiffres, il y a parfois de bien curieuses pratiques imposées par la hiérarchie. Série en 5 épisodes.

Marianne - L'insécurité sous Sarkozy

Episode 1 : Calcul du chiffre global de la délinquance

En 2008, la délinquance a diminué de 0,86%. C'est ce chiffre qui est régulièrement martelé par la ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie. Même si cette dernière reconnaît, comme son prédécesseur, que les violences contre les personnes ont augmenté, le chiffre global est bon. Seulement, derrière ce chiffre se cachent des réalités très différentes. Ce sont essentiellement les atteintes aux biens (vol de voitures, cambriolages) qui ont diminué. Depuis une quinzaine d'années, ce chiffre est en constante diminution grâce essentiellement aux innovations technologiques : antidémarrage, système antivol, portes blindées pour les appartements.

Or, les atteintes aux biens représentent une part importante du chiffre total de l'insécurité. Le chiffre de l'insécurité correspond aux nombres de crimes et délits. En 2008, les services de police et de gendarmerie ont recensé 3 558 329 crimes et délits (chiffres du ministère). Sur ces crimes et délits, il y a eu 1 805 876 vols (source : Assurances). Autrement dit, 50% des statistiques de la délinquance prennent en compte des vols qui diminuent avant tout grâce aux innovations technologiques. Sans ce petit coup de pouce des constructeurs, la délinquance aurait augmenté en 2008.

Par ailleurs, les statistiques recensent les faits constatés par la police nationale et la gendarmerie. Or, les polices municipales ne cessent de se développer. Aujourd'hui, elles comprennent près de 20 000 hommes dans les grandes villes. De nombreux délits sont désormais gérés par les polices municipales et sont ainsi oubliés des statistiques officielles, comme le note Marianne : « Un certain nombre de petits délits, dégradations, feux de poubelles ne parviennent même plus aux oreilles de la police, échappant ainsi à toute comptabilisation : les municipaux s'en occupent ».

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