Eva Joly, portrait de la future candidate écologiste à la présidentielle de 2012

Thematiques · 6 sep. 2010 à 23:53

Portrait d'Eva Joly

L'ascension est fulgurante. L'ex-juge d'instruction, Eva Joly, n'est entrée en politique qu'en 2008. Deux ans plus tard, après les très bons résultats d'Europe Ecologie aux Européennes de 2009, Eva Joly est en lice pour être la candidate écologiste à la présidentielle de 2012.


Portrait.

D'Oslo à Paris : la jeune fille au pair entame des études de droit

Gro Eva Farseth est née le 5 décembre 1943 en Norvège, dans un quartier pauvre d'Oslo : Motzfelds Gate. Son père est employé dans une fabrique d'uniformes militaires. Dès qu'elle atteint l'âge de 21 ans, elle décide de quitter son pays pour la France afin de suivre des cours de droit. Pour financer ses études, elle devient jeune fille au pair dans une famille bourgeoise, particulièrement aisée, du VIème arrondissement de Paris. Très vite, le fils Joly, Pascal, s'éprend de Gro et réciproquement. Pascal Joly se réserve une belle carrière : il fait des études de médecine. Il envisage de se marier avec la jeune fille au pair alors que son père, Jean-Paul Joly, un ophtalmologiste de renom, le met en garde contre l'étrangère qui n'est qu'une employée de maison. Le jeune homme est donc sommé de changer d'avis et de fonder une famille dans la droite lignée bourgeoise des Joly. En juillet 1967, Pascal Joly et Gro Farseth se marient, en grande pompe, à Oslo. La jeune femme adopte désormais son second prénom devenant Eva Joly. Le couple s'installe dans un studio parisien, loin du luxe des parents Joly. Tandis que lui achève ses études de médecine, elle poursuit son droit tout en travaillant. Elle est employée en 1970 dans la société d'Eddie Barclay en tant que secrétaire. Parce qu'elle ne supporte pas les injustices, elle crée une section CFDT et en prend la tête. Après quelque temps chez Barclay, elle se fait licencier. Elle accepte alors différents boulots : elle fait de la décoration d'intérieur puis du stylisme. Elle s'intéresse à la mode, essaie de percer dans cette voie, présente une collection en hiver 1971 mais au bout de deux ans se lasse et décide d'abandonner cette activité.
Puisque Pascal Joly a obtenu son diplôme de médecin, le couple quitte Paris pour s'installer dans une maison, dans le village de Bouray dans l'Essonne. De son côté, Eva Joly, qui a également fini ses études de droit, entre en tant que conseillère juridique dans l'hôpital psychiatrique d'Etampes. Elle est chargée de défendre les droits des malades, de les conseiller dans leurs démarches juridiques.

De substitut à secrétaire adjointe du Ciri

Après avoir été conseillère juridique pendant six ans, Eva Joly entrevoit de nouvelles perspectives de carrière. Elle décide de passer le concours de la magistrature. Elle réussit et obtient en 1981 un poste de procureur à Orléans. Mais de nouveau, ce poste ne lui sied guère. Elle découvre une justice trop lente, trop complaisante à l'égard de ceux qui ont le pouvoir. Sans pour autant abandonner la magistrature, elle demande à être mutée. Elle devient alors substitut à Evry. Mais la situation ne lui convient pas davantage, estimant que la justice telle qu'elle est exercée ne peut satisfaire les plaignants. Au bout de six ans, elle abandonne ce poste qui décidément ne correspond pas à ses aspirations.
En 1989, elle trouve un détachement au Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI) qui est chargé d'aider les entreprises en difficulté dans les zones sinistrées. Contrairement à ce qu'elle a vu auparavant, cette fois, le traitement des affaires est rapide et en quelques mois, le Ciri rend sa décision. En 1992, Eva Joly est promue secrétaire générale adjointe du Comité, une fierté pour celle qui, contrairement à ses prédécesseurs, n'a pas fait l'Ena.

Juge d'instruction au pôle financier du palais de justice de Paris

Eva Joly devient juge d'instruction au pôle financier du palais de justice de Paris. Une responsabilité de taille pour cette femme avide d'en découdre avec les injustices et la domination des plus aisés. Elle s'attaque donc avec pugnacité aux affaires politico-financières comme Elf ou Dumas. Dès lors, Eva Joly sort de l'ombre et veut faire connaître au grand public les scandales financiers de l'époque. Très vite, ses agissements agacent ses confrères. Elle applique une méthode toute personnelle de mener ses dossiers qui tranche avec celle pratiquée jusque-là : une méthode agressive, peu bienveillante à l'égard des puissants qui détournent ou blanchissent l'argent de leur société. Ses interrogatoires sont réputés pour être sans concession. Au cours de ces dix années en tant que juge d'instruction, Eva Joly est une sorte d'icône de la justice auprès de l'opinion, femme prête à tout pour conduire en prison les puissants magouilleurs et défendre les plus faibles. En revanche, du côté des politiques comme des avocats, la juge est redoutée. Elle est l'objet de menaces diverses. De nombreuses rumeurs courent sur elle : elle serait à la tête d'une internationale de juges, ou soumise à une puissance étrangère. Bref, certains veulent la déstabiliser et attendent sa chute.

Une juge très médiatisée avec l'Affaire Elf

C'est grâce à l'affaire Elf que la juge d'instruction fait son apparition dans les médias. Pour la première fois en France, un grand patron, Loïk Le Floch-Prigent, est condamné à de la prison ferme pour détournement d'argent. L'opinion publique applaudit celle qui a été capable de faire face à la pression des puissants. A partir de cette condamnation du 5 juillet 1996, Eva Joly apparaît en photo dans tous les journaux. Après l'affaire Elf, c'est Roland Dumas qui l'intéresse : il est mis en examen pour recel de biens sociaux. Contrairement aux pratiques habituelles, la juge convie les médias le 29 avril 1998 à la perquisition de la propriété de Roland Dumas à Saint-Selve. Face à ce battage médiatique, le président du Conseil constitutionnel démissionne.
Toutefois, si la classe politique s'inquiète de l'ouragan Joly prêt à dynamiter le système, certains agissements de la juge sont répréhensibles. Ainsi, on lui reproche de ne pas respecter les devoirs de réserve et de discrétion auxquels tout juge est soumis. En effet, Eva Joly ne s'encombre pas de ces impératifs : elle se rend à la télévision pour évoquer des affaires en cours, participe à des débats, donne son point de vue.
Ses façons agressives et ses sous-entendus à l'égard d'avocats rémunérés par le blanchiment d'argent agacent fortement et soulèvent la colère des avocats... En 2001, à cause des conflits entre Eva Joly et les avocats de Loïk Le Floch-Prigent, celui-ci demande à être interrogé par un autre juge d'instruction. Eva Joly doit céder sa place à Renaud Van Ruymbeke qui a des méthodes plus conventionnelles. Face à cette situation de crise, la juge demande une mutation qui lui est refusée.
A la même époque, elle apprend que de nombreuses personnes dont elle avait dirigé l'enquête sont mises hors de cause. C'est le cas d' André Levy-Lang ou de Roland Dumas, tous deux relaxés. Parce qu'elle ne souhaite plus continuer à exercer dans ces conditions de fortes pressions, Eva Joly, devenue veuve, décide de rentrer en Norvège.

Un retrait temporaire de la scène médiatique française

A Oslo, on lui propose un poste de conseillère du gouvernement pour la lutte contre la corruption et la délinquance financière internationale. Parallèlement, elle décide d'écrire un livre afin de faire connaître au grand public la corruption qui gangrène la démocratie : Notre affaire à tous. En 2003, avec son éditeur Laurent Beccaria, elle écrit Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ? Alors que le livre devait sortir le 18 juin, la mise en vente est retardée sous la pression de la Confédération nationale des avocats qui demande en référé la suspension de sa parution : ce même jour le procès de l'affaire Elf commence. Or, il est question de cette affaire dans le livre. "Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?" sort en librairie le 8 juillet malgré le mécontentement d'Eva Joly qui estime qu'on essaie de la censurer. Le livre devient très rapidement un best-seller, est vendu dans une quinzaine de pays.

La victoire d'Europe Ecologie aux Européennes de 2009

En 2008, Eva Joly décide de commencer une carrière politique. Pendant un temps, des rumeurs courent selon lesquelles elle suivrait le MoDem. Mais le parti de Bayrou est trop isolé dans le paysage politique pour être assuré d'emporter des postes de député européen. Opportuniste, Eva Joly cherche donc à être en position d'éligible. Daniel Cohn-Bendit l'a alors contactée pour connaître ses motivations. Lors d'une rencontre au Cercle norvégien de Paris, ils scellent leur union : elle dirigera avec lui la liste de l'Union des écologistes en Ile-de-France lors des élections européennes en juin 2009. Tous deux partagent un même intérêt pour la planète et la lutte contre la corruption. Eva Joly dénonce notamment le pillage par les multinationales des richesses naturelles.
Son parachutage dans l'écologie politique est un succès : Europe Ecologie obtient 16,28% des suffrages et fait jeu égal avec le Parti Socialiste.

Présidentielle 2012 : Duflot renonce et rend possible la candidature d'Eva Joly

Après des résultats prometteurs aux élections européennes, Europe écologie se structure en mouvement politique. Objectif : construire dans la durée un mouvement écologique plus large, qui dépasse l'électorat des Verts. Soutenue par Daniel Cohn-Bendit, Éva Joly vise désormais la présidentielle de 2012. L'eurodéputé affirme : « Eva Joly incarnerait Europe Ecologie dans ce qu'elle a d'ouverture et surtout, c'est une candidature très éthique ».
Du côté des Verts, dès l'été 2010, Cécile Duflot a décidé de ne pas se présenter et de laisser le champ libre à l'ancienne juge d'instruction si les militants la désignent candidate : « Quand je me regarde dans la glace le matin, puisque c'est là, paraît-il, que ça se passe, je me dis que j'en ai peur. La présidentielle, c'est une tuerie, confie Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts. J'ai toujours dit ma réticence personnelle. Personne ne le croit, puisque tous les politiques, paraît-il, ne rêvent que de ça. Mais ça n'a jamais fait partie de mes plans de carrière d'être candidate en 2012. On peut-être un peu lucide sur soi-même. Aujourd'hui, je pense que je n'ai pas les épaules suffisantes pour porter seule une telle charge».
Alors que Eva Joly n'était encore qu'une novice quand Cohn-Bendit a fait d'elle la numéro 2 de sa liste pour les Européennes, elle est parvenue en quelques mois à conquérir l'électorat écolo et les médias qui, dans l'ensemble, l'encensent. Pour convaincre les Verts, elle multiplie les meetings, assure son soutien au parti, affirmant : « Il y a une authentique confluence entre les combats pour une plus grande justice et l'écologie ». Et ces combats depuis le début de la crise économique sont nombreux : le rôle des banques et du FMI, les paradis fiscaux, l'affaire Woerth/Bettencourt. Elle a été la première à réclamer la démission du ministre du Travail, le 20 juin 2010 : « il n'est pas extraordinaire de demander à un ministre d'être irréprochable : la confiance qui unit un gouvernement à l'opinion ne supporte pas de suspicion ».
Toutefois, certains de ses détracteurs dénoncent, à l'image du magistrat Bilger, un discours simpliste : « fait d'une démagogie subtile où les puissants et les riches ont toujours tort, où leur corruption est évidemment présumée ». Le temps des attaques a commencé.


Par Anne-Sophie Demonchy



*** Sources
- Gilles Gaetner, "Eva Joly, l'inflexible", L'Express, 21 octobre 2003
- Gérard Davet, "Eva Joly, la tentation de Bruxelles", Le Monde, 25 septembre 2008
- Sylvia Zappi, "Eva Joly, la nouvelle égérie écolo", Le Monde, 14 août 2010

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