Libye : les coulisses de la libération des infirmières bulgares

Enquête · 20 août 2007 à 21:18

Libération des infirmières bulgares

Fin juillet, les autorités françaises ont ramené les infirmières bulgares et le médecin palestinien à Sofia, après près de 8 ans de détention dans des conditions terribles. Les prisonniers ont notamment été torturés. Cette affaire est une prise d'otage d'un genre nouveau, avec différents acteurs et un dénouement rendu possible par des contreparties qui restent flous. Retour sur cette affaire.

Chronologie de l'affaire

16 février 1999 : 19 infirmières bulgares et un médecin palestinien sont arrêtés à Benghazi, deuxième de ville de Libye, après la contamination de 426 enfants du virus du sida. Dans un premier temps, 14 infirmières sont libérées.
6 mai 2004 : 5 infirmières et un médecin palestinien sont condamnés à mort par un tribunal libyen. Les six accusés, qui affirment avoir été torturés en prison, font appel.
19 décembre 2006 : Lors d'un nouveau procès, la peine de mort est confirmée.
11 juillet 2007 : La Cour suprême confirme les condamnations à mort après un ultime recours des prévenus.
24 juillet 2007 : Libération des infirmières et du médecin.



Les acteurs de la libération finale : Cécilia Sarkozy, Claude Guéant, Benita Ferrero-Waldner

La libération a été possible grâce à de longues négociations débutées il y a 3 ans par l'Union Européenne sous les présidences britannique (en 2005) et allemande (en 2007). Les négociations finales ont été menées par la commissaire européenne aux relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner, le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, et l'épouse du chef de l'Etat français, Cécilia Sarkozy.



Tortures et chantage : les coulisses d'une "prise d'otage"

Lorsqu'en 1999, les autorités libyennes découvrent que plus de 400 enfants ont été contaminés par le virus du sida, les familles des victimes exigent que les coupables soient sévèrement punis. Rapidement, les autorités découvrent que cette contamination est liée à la désorganisation du système de santé, notamment de la collecte de sang. Mais, au lieu de reconnaître les insuffisances et la vétusté de l'hôpital, les autorités vont chercher des bouc-émissaires. Dans une interview au journal Le Monde du 2 Août, le fils du colonel Kadhafi a reconnu que les infirmières n'y étaient pour rien. Mais dans cette affaire, il était facile d'attribuer la responsabilité de ce drame à des étrangers.
Pendant 8 ans, les Libyens vont donc prendre en otage 5 femmes et un homme. Jusqu'au procès en 2004, les prisonnières et le médecin vont être torturés, notamment à l'électricité, pour obtenir des aveux.
Depuis leur condamnation à mort, les autorités libyennes négocient avec l'Union Européenne pour épargner les condamnés en échange de contrepartie financière et politique. Cette nouvelle forme de prise d'otage a donc donné lieu à un véritable chantage.

Les six contreparties politiques et financières accordées à la Libye

1. Indemnisation : Pour le préjudice des familles dont les enfants ont été contaminés par le sida, les Européens se sont engagés à indemniser les familles à hauteur d'un million de dollars par enfant contaminé. C'est donc pour un montant de 452 millions d'euros que les Libyens ont accepté l'extradition des prisonniers vers leur pays d'origine, la Bulgarie. Pour éviter que l'opinion publique ne perçoive cette somme comme une rançon, c'est le Qatar qui a avancé l'argent. L'accord entre l'Union Européenne et le Qatar reste encore inconnu à ce jour.
2. Modernisation de l'hôpital de Benghazi : la contamination des enfants est liée à des dysfonctionnements de l'hôpital, à la vétusté du système de santé, et à la désorganisation du système de collecte de sang. La France s'est engagée pour plusieurs millions d'euros à moderniser l'hôpital de Benghazi.
3. Absence de poursuite : les infirmières et le médecin ont signé un engagement stipulant qu'ils renonçaient à toute poursuite judiciaire contre la Libye pour torture. L'Union Européenne a cautionné la signature d'un tel engagement car les Libyens en faisaient une condition indispensable.
4. Coopération nucléaire : au lendemain de la libération, Nicolas Sarkozy s'est rendu en Libye pour rencontrer le colonel Kadhafi, afin de parapher 5 protocoles d'accord France/Libye sur la coopération universitaire, culturelle, scientifique et nucléaire. La France et la Libye ont signé un contrat pour la construction d'un réacteur nucléaire près de Tripoli.
5. La rencontre entre Sarkozy et Kadhafi a officialisé la nouvelle entente entre les deux pays. Par cet acte, les autorités françaises ont donné le feu vert aux industriels pour signer des contrats avec le gouvernement. Plusieurs sources indiquent qu'un contrat d'achat de missiles antichars Milan pour la somme de 168 millions d'euros et d'un système de communication radio d'un montant de 128 millions d'euros a été signé avec EADS. Pour faire taire la polémique, les autorités françaises ont expliqué que le pouvoir exécutif ne se mêlait pas des transactions commerciales.
6. Libération d'un agent libyen : en 1988, la Libye avait organisé l'attentat de Lockerby (270 morts). Depuis 2001, un agent libyen jugé responsable de l'organisation de l'attentat, se trouve dans une prison en Ecosse. Le fils du colonel Kadhafi a assuré que son extradition vers la Libye faisait partie des négociations pour la libération des infirmières bulgares.



*** Sources
- Philippe Bernard, "La France et la Libye signent un accord de coopération sur le nucléaire civil", Le Monde, 27 juillet 2007
- Nathalie Nougayrède, "Le fils du colonel Kadhafi détaille un contrat d'armement entre Paris et Tripoli", Le Monde, 2 Août 2007
- Nathalie Nougayrède, "L'UE a accepté que les infirmières bulgares renoncent à poursuivre Tripoli", Le Monde, 3 Août 2007
- Christophe Jakubyszyn, "Tripoli et EADS confirment les négociations sur des contrats militaires impliquant la France et la Libye", Le Monde, 4 Août 2007

- Interview de Claude Guéant pendant l'édition du 19/20 sur France 3
- Reportage sur la libération des infirmières, LCI

*** Liens

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